LE MANS 1969 – JACKY ICKX 50 ANS PLUS TARD

Les Anglais diraient de lui qu’il est his own man. Sauf à essayer de la traduire par « un homme libre » ou « un libre penseur », cette expression n’a pas d’équivalent dans notre langue. Pourtant, c’est bien celle qui définit le mieux le caractère absolument singulier de Jacky Ickx.

PAR PASCAL DRO I BERNARD CAHIER / THE CAHIER ARCHIVES

Samedi 14 juin 1969. Pour la 37e édition des 24 Heures du Mans, un jeune homme a décidé de braver la règle et l’intérêt supérieur des marques, de l’étiquette et de sa propre carrière. La légende de Jacky Ickx est en marche. En marchant vers sa voiture et en partant dernier, Jacky Ickx s’insurge contre les risques pris par les pilotes au départ. Dès l’année suivante, en 1970, le départ en épi est abandonné et les pilotes partent sanglés.

Le Mans 1969

Dimanche 15 juin 1969 : Jackie Oliver, futur patron d’Arrows en Formule 1, et Jacky Ickx offrent un quatrième et dernier succès à la Ford GT40. Le rouleau compresseur Porsche est en route…

Lorsque nous avons demandé au photographe Paul Henri-Cahier de nous proposer des photos de Jacky Ickx, nous avons immédiatement perçu son enthousiasme et son sourire au bout du fil. Paul-Henri a vécu les premières années de sa vie sur les circuits et dans les paddocks et les légendes de notre sport étaient, pour lui, plus des copains de papa que des idoles vénérées. Pourtant, dans le cas de Jacky Ickx, les choses semblaient différentes. Et il n’a pas fallu longtemps pour qu’il démarre l’histoire de leur rencontre. « C’était à Monza, probablement en 1968. Jacky venait de débuter chez Ferrari et il y avait une réception dans un restaurant, sans doute dans le parc du circuit. Moi, j’avais une dizaine d’années. Jacky en avait une douzaine de plus, je crois, et, tout nouveau pilote Ferrari qu’il était, il s’ennuyait ferme. Me voyant dans mon coin, il m’a proposé de filer avec sa Mini. À bord, il m’a offert de prendre le volant et de conduire. Imaginez la scène aujourd’hui : Charles Leclerc emmenant un gamin de dix ans et le laissant conduire sa voiture en plein Parco di Monza ! Cela résume bien la personnalité étonnante et singulière de Jacky, qui a toujours entretenu de très chaleureuses relations avec mon père. »
Dans Motorsports, l’ancien pilote Robin Widdows a confirmé ce point de vue : « C’est un homme complexe. Peut-être le plus « compliqué » des grands pilotes de notre sport. Pour les hommes, c’est le pilote réfléchi et intelligent par excellence. Pour les femmes, c’est une idole absolue. »
De fait, vous ne trouverez aucun pilote de ces années-là qui ait suscité autant de respect et de commentaires positifs. Aujourd’hui encore, ce respect et une certaine distance s’instaurent entre Jacky Ickx et vous. Non pas qu’il le souhaite ou les créent, mais sa personnalité solaire et solitaire les suscitent d’emblée, générant une sorte d’espace, de distance et de silence lors d’une conversation. Il n’y a alors ni familiarité, ni blague, mais, au contraire, une profondeur sur chaque question et sur chaque réponse. C’est ainsi. Et cela a toujours été. Jacky Ickx n’est pas un farceur. C’est un homme simple, doté d’une classe unique et qui cultive son jardin, indépendamment des vents et courants extérieurs, depuis un demi-siècle.

Devant la Matra MS630/650 de Robin Widdows et Nanni Galli qui se classera finalement septième.

« Une sorte de don »
Pour Henri Pescarolo, « Ouh là là ! Jacky est un pilote extraordinaire mais il n’a jamais été un type très facile ». Pourtant, chez lui, il ne s’agit en rien d’une posture mais d’une réflexion permanente et d’un état d’esprit qui n’a cessé d’évoluer au fil des ans. Ainsi, il y a une quinzaine d’années, lors de ma première tentative d’interview, façon pit reporter, pour l’émission Grand Prix Family, réalisée au débotté dans l’allée des stands du Grand Prix de Monaco, il m’avait pris par le bras et m’avait dit : « Venez avec moi. Nous allons faire cela correctement, dans un lieu calme ». Car, dans cet univers où la familiarité et le tutoiement sont de rigueur, Jacky Ickx vous vouvoie. Pour Hugues de Chaunac, qui l’a fait courir en rallye-raid sur des Lada d’usine, Jacky est l’homme d’éducation, le seigneur chic et bien élevé, exigeant et intelligent, qu’il a toujours été en piste. Il est aussi celui qui réfléchit à son objectif et n’en démord jamais, sans le moindre mot dur inutile, évitant toujours la facilité qui consiste à dire du mal des uns et des autres. Ainsi, peu de pilotes ont quitté la Scuderia Ferrari sans aigreur et regret quant à la gestion de cette écurie mythique par le grand Enzo Ferrari. Jacky Ickx, lui, considère qu’« il a toujours été amical, doux et prévenant. Bien sûr, quand vous arrivez chez Ferrari à vingt-deux ans, vous imaginez que tout cela est normal, que vous êtes en train de réaliser un rêve et que vous atteindrez tous vos objectifs. Et, même si ce ne fut pas le cas, jamais je n’ai eu à me plaindre d’une auto moins bonne que l’autre. Vraiment, le Ferrari que j’ai connu n’est pas celui dont on me parle ».
Avant cette édition du Mans de juin 1969, il venait de s’imposer en Formule 1 sur Ferrari, à Rouen, en 1968, sous la pluie et avec une avance considérable, avant de briller au Nürburgring. Sa réputation de rain master était née. Et, aujourd’hui encore, il l’évoque avec modestie, même s’il dominait alors toute la Formule 1 de la tête et des épaules. « J’avais appris cela à moto avant de passer sur quatre roues. L’usage de l’accélérateur, le contact avec la piste, le sens de l’adhérence… Mais j’avais aussi hérité d’une sorte de don, c’est incontestable. Je n’y étais pour rien mais cela me permettait de piloter raisonnablement bien sous la pluie (…). C’était alors très dangereux et nous le savions tous. Mais, à ces âges-là, assistant à la disparition de pilotes en course, nous savions que cela pouvait nous arriver, à nous aussi, à chaque instant. » Une autre partie de la légende s’est ensuite mise place : la « marge de sécurité » que celui qui devenait alors le meilleur pilote au monde affirmait toujours conserver. Elle s’inscrivait dans cette préoccupation pour la sécurité auxquels les autres ne croyaient pas. À un tel degré d’engagement, comment pouvait-on garder une marge de sécurité ?
En 1969, jeune vainqueur en Grand Prix et nouveau pilote Brabham, il a décidé que le départ en épi et en courant, en traversant la piste du Mans, était dangereux, car les pilotes partaient sans avoir bouclé leur ceinture. L’accident de John Woolfe, dès le premier tour, va lui donner raison. Woolfe n’était pas une « tête de série » mais il a péri éjecté de sa voiture. Jacky Ickx a donc traversé la piste en marchant, a attaché sa ceinture et s’est élancé en dernière position. Contre l’avis de tous. Contre l’ordre établi. Et contre sa propre ambition de remporter les 24 Heures du Mans, la plus grande épreuve au monde. Il a alors vingt-trois ans et partage le volant avec Jackie Oliver. C’est un choix qu’il a fait et assumé seul. Un choix qu’il a failli regretter puisqu’ils n’ont remporté la course qu’avec environ 120 m d’avance sur la Porsche 908 de Larrousse et Herrmann, battant sur le fil l’Allemand qui en était alors à sa treizième participation. Ce genre de considération n’avait pas sa place dans l’esprit de ce cancre qui venait de trouver sa voie. « Je ne pensais pas piloter un jour au Mans. J’imaginais mon avenir dans la nature, comme garde forestier ou quelque chose comme cela. Je n’étais pas bon à l’école, qui était une chose qui ne me correspondait pas. Une fois, sur une promesse de bons résultats futurs, mes parents m’ont offert une petite moto tout-terrain. J’ai ensuite gravi les échelons en trial, gagnant des courses, puis un guidon d’usine, puis des titres, etc. J’avais trouvé quelque chose où je n’étais pas mauvais. Une discipline où je pouvais m’exprimer, travailler et gagner. Dès lors, je n’étais plus un « bon à rien ». »

Dans le dernier tour, Jacky Ickx ralentit en simulant une panne. Hans Herrmann passe et se retrouve avec la Ford GT40 dans son aspiration. Erreur fatale : cette dernière s’impose avec une centaine de mètre d’avance. Imparable.

Mains tendues
La suite a relevé du même enchaînement et d’une succession de mains tendues. De Ken et Norah Tyrrell jusqu’aux portes de la F1, d’abord : « Si Elf n’avait pas exigé la présence d’un pilote français chez Tyrrell, Ken m’aurait engagé aux côtés de Jackie Stewart ». De Roy Salvadori, vainqueur au Mans en 1959, qui lui a offert son premier volant en F1 sur l’une de ses Cooper, ensuite. Pour Jacky Ickx, tout à coup, la vie qui a débuté, comme il l’a confié à notre confrère Andrea Noviello, chez lui, à Monaco, lors des récents Sports Legends Awards : « Le paradoxe, en ce qui me concerne, est de ne jamais avoir fait ce que j’aurais voulu faire. Je n’ai jamais imaginé pratiquer la course moto ou auto. J’aurais voulu devenir jardinier ou gardien de parc. J’ai passé mon enfance dans un milieu très nature et j’ai toujours pensé que mon futur y serait rattaché. Comme quoi on n’a pas vraiment de contrôle sur son destin. Cette moto m’a permis de comprendre que je pouvais être bon dans un domaine. Ensuite, avoir la chance de grimper sur des podiums, d’être reconnu comme un bon et de pouvoir encore progresser représentait en quelque sorte la lumière au bout du tunnel pour moi. On en
revient alors à cette question de la main tendue. Cela m’est arrivé et cela peut s’appliquer à tous les domaines. Vous aussi, vous rencontrerez un jour quelqu’un sur votre route qui pourra changer votre destin. Une phrase, un livre, peuvent changer le destin d’une personne. » Au cancre qu’il était en classe, ses parents avaient dit : « Tu es libre, c’est ta vie », avant qu’ils ne restent à distance de sa carrière naissante, sur deux puis quatre roues. Une phrase qu’il a répétée et une attitude qu’il adoptée à l’endroit de sa fille Vanina lorsqu’elle a décidé de courir à son tour. Et un conseil qu’il dispense chaque fois qu’on l’interroge : « Je souhaite que tous les parents dont les enfants ont des rêves, qu’ils soient de course ou d’autre chose, soient capables de leur répondre « Tu es libre, c’est ta vie ». Ils pourront prendre leur envol et votre rôle sera alors d’être présent quand les choses iront mal. » Vanina l’a confirmé à Richard Mills par un adage de son père qu’elle répète aujourd’hui à ses enfants : « La vie est faite des choix que l’on fait. Vous ouvrez et fermez des portes et cela construit la personne que vous êtes et que vous serez ».

Un seul regret
Lors de notre second entretien avec le sextuple vainqueur du Mans, réalisé à Bruxelles pour le WEC, Jacky Ickx nous a surpris en évoquant ce côté presque mystique des choses. Il a alors déclaré que le seul regret de sa longue carrière était de ne pas avoir suffisamment remercié les gens croisés, les collaborateurs, les coéquipiers, les équipes, les fans et toutes celles et ceux qui lui ont permis de connaître la gloire et de survivre à tout cela. « Je devais avoir un ange gardien et il devait être très occupé avec moi ! Et si j’ai un regret, aujourd’hui, c’est bien celui de ne pas avoir suffisamment remercié et pris soin de toutes celles et de tous ceux qui m’ont accompagné et aidé au cours de ma carrière et de ma vie. On n’est rien tout seul. Et on ne parvient jamais au sommet seul ». Quand il évoque Le Mans, toujours avec modestie, il revient sur cette première victoire et cette arrivée de 1969 sans même faire référence à l’astuce qui a surpris Hans Herrmann. « Vous savez, si vous me demandez quel est mon meilleur souvenir du Mans, je vous répondrai 1977 et la victoire partagée avec Hurley Haywood et Jürgen Barth. Pour moi, gagner cette année-là, après avoir changé de voiture et après cette nuit passée au volant, est plus gratifiant encore qu’en 1969 ». En 1977, après le bris du moteur de sa Porsche, il avait rejoint l’équipage germano-américain et réalisé un véritable festival, sous la pluie, de nuit, ramenant la voiture du fond du classement jusqu’aux avant-postes, en vue de l’arrivée, Jürgen Barth achevant le travail. C’était la deuxième de ses six victoires, une série entamée il y a cinquante ans ce mois-ci.

Le Mans 1969

Dimanche 15 juin 1969 : Jackie Oliver, futur patron d’Arrows en Formule 1, et Jacky Ickx offrent un quatrième et dernier succès à la Ford GT40. Le rouleau compresseur Porsche est en route…

Lorsque nous avons demandé au photographe Paul Henri-Cahier de nous proposer des photos de Jacky Ickx, nous avons immédiatement perçu son enthousiasme et son sourire au bout du fil. Paul-Henri a vécu les premières années de sa vie sur les circuits et dans les paddocks et les légendes de notre sport étaient, pour lui, plus des copains de papa que des idoles vénérées. Pourtant, dans le cas de Jacky Ickx, les choses semblaient différentes. Et il n’a pas fallu longtemps pour qu’il démarre l’histoire de leur rencontre. « C’était à Monza, probablement en 1968. Jacky venait de débuter chez Ferrari et il y avait une réception dans un restaurant, sans doute dans le parc du circuit. Moi, j’avais une dizaine d’années. Jacky en avait une douzaine de plus, je crois, et, tout nouveau pilote Ferrari qu’il était, il s’ennuyait ferme. Me voyant dans mon coin, il m’a proposé de filer avec sa Mini. À bord, il m’a offert de prendre le volant et de conduire. Imaginez la scène aujourd’hui : Charles Leclerc emmenant un gamin de dix ans et le laissant conduire sa voiture en plein Parco di Monza ! Cela résume bien la personnalité étonnante et singulière de Jacky, qui a toujours entretenu de très chaleureuses relations avec mon père. »
Dans Motorsports, l’ancien pilote Robin Widdows a confirmé ce point de vue : « C’est un homme complexe. Peut-être le plus « compliqué » des grands pilotes de notre sport. Pour les hommes, c’est le pilote réfléchi et intelligent par excellence. Pour les femmes, c’est une idole absolue. »
De fait, vous ne trouverez aucun pilote de ces années-là qui ait suscité autant de respect et de commentaires positifs. Aujourd’hui encore, ce respect et une certaine distance s’instaurent entre Jacky Ickx et vous. Non pas qu’il le souhaite ou les créent, mais sa personnalité solaire et solitaire les suscitent d’emblée, générant une sorte d’espace, de distance et de silence lors d’une conversation. Il n’y a alors ni familiarité, ni blague, mais, au contraire, une profondeur sur chaque question et sur chaque réponse. C’est ainsi. Et cela a toujours été. Jacky Ickx n’est pas un farceur. C’est un homme simple, doté d’une classe unique et qui cultive son jardin, indépendamment des vents et courants extérieurs, depuis un demi-siècle.

Devant la Matra MS630/650 de Robin Widdows et Nanni Galli qui se classera finalement septième.

« Une sorte de don »
Pour Henri Pescarolo, « Ouh là là ! Jacky est un pilote extraordinaire mais il n’a jamais été un type très facile ». Pourtant, chez lui, il ne s’agit en rien d’une posture mais d’une réflexion permanente et d’un état d’esprit qui n’a cessé d’évoluer au fil des ans. Ainsi, il y a une quinzaine d’années, lors de ma première tentative d’interview, façon pit reporter, pour l’émission Grand Prix Family, réalisée au débotté dans l’allée des stands du Grand Prix de Monaco, il m’avait pris par le bras et m’avait dit : « Venez avec moi. Nous allons faire cela correctement, dans un lieu calme ». Car, dans cet univers où la familiarité et le tutoiement sont de rigueur, Jacky Ickx vous vouvoie. Pour Hugues de Chaunac, qui l’a fait courir en rallye-raid sur des Lada d’usine, Jacky est l’homme d’éducation, le seigneur chic et bien élevé, exigeant et intelligent, qu’il a toujours été en piste. Il est aussi celui qui réfléchit à son objectif et n’en démord jamais, sans le moindre mot dur inutile, évitant toujours la facilité qui consiste à dire du mal des uns et des autres. Ainsi, peu de pilotes ont quitté la Scuderia Ferrari sans aigreur et regret quant à la gestion de cette écurie mythique par le grand Enzo Ferrari. Jacky Ickx, lui, considère qu’« il a toujours été amical, doux et prévenant. Bien sûr, quand vous arrivez chez Ferrari à vingt-deux ans, vous imaginez que tout cela est normal, que vous êtes en train de réaliser un rêve et que vous atteindrez tous vos objectifs. Et, même si ce ne fut pas le cas, jamais je n’ai eu à me plaindre d’une auto moins bonne que l’autre. Vraiment, le Ferrari que j’ai connu n’est pas celui dont on me parle ».
Avant cette édition du Mans de juin 1969, il venait de s’imposer en Formule 1 sur Ferrari, à Rouen, en 1968, sous la pluie et avec une avance considérable, avant de briller au Nürburgring. Sa réputation de rain master était née. Et, aujourd’hui encore, il l’évoque avec modestie, même s’il dominait alors toute la Formule 1 de la tête et des épaules. « J’avais appris cela à moto avant de passer sur quatre roues. L’usage de l’accélérateur, le contact avec la piste, le sens de l’adhérence… Mais j’avais aussi hérité d’une sorte de don, c’est incontestable. Je n’y étais pour rien mais cela me permettait de piloter raisonnablement bien sous la pluie (…). C’était alors très dangereux et nous le savions tous. Mais, à ces âges-là, assistant à la disparition de pilotes en course, nous savions que cela pouvait nous arriver, à nous aussi, à chaque instant. » Une autre partie de la légende s’est ensuite mise place : la « marge de sécurité » que celui qui devenait alors le meilleur pilote au monde affirmait toujours conserver. Elle s’inscrivait dans cette préoccupation pour la sécurité auxquels les autres ne croyaient pas. À un tel degré d’engagement, comment pouvait-on garder une marge de sécurité ?
En 1969, jeune vainqueur en Grand Prix et nouveau pilote Brabham, il a décidé que le départ en épi et en courant, en traversant la piste du Mans, était dangereux, car les pilotes partaient sans avoir bouclé leur ceinture. L’accident de John Woolfe, dès le premier tour, va lui donner raison. Woolfe n’était pas une « tête de série » mais il a péri éjecté de sa voiture. Jacky Ickx a donc traversé la piste en marchant, a attaché sa ceinture et s’est élancé en dernière position. Contre l’avis de tous. Contre l’ordre établi. Et contre sa propre ambition de remporter les 24 Heures du Mans, la plus grande épreuve au monde. Il a alors vingt-trois ans et partage le volant avec Jackie Oliver. C’est un choix qu’il a fait et assumé seul. Un choix qu’il a failli regretter puisqu’ils n’ont remporté la course qu’avec environ 120 m d’avance sur la Porsche 908 de Larrousse et Herrmann, battant sur le fil l’Allemand qui en était alors à sa treizième participation. Ce genre de considération n’avait pas sa place dans l’esprit de ce cancre qui venait de trouver sa voie. « Je ne pensais pas piloter un jour au Mans. J’imaginais mon avenir dans la nature, comme garde forestier ou quelque chose comme cela. Je n’étais pas bon à l’école, qui était une chose qui ne me correspondait pas. Une fois, sur une promesse de bons résultats futurs, mes parents m’ont offert une petite moto tout-terrain. J’ai ensuite gravi les échelons en trial, gagnant des courses, puis un guidon d’usine, puis des titres, etc. J’avais trouvé quelque chose où je n’étais pas mauvais. Une discipline où je pouvais m’exprimer, travailler et gagner. Dès lors, je n’étais plus un « bon à rien ». »

Dans le dernier tour, Jacky Ickx ralentit en simulant une panne. Hans Herrmann passe et se retrouve avec la Ford GT40 dans son aspiration. Erreur fatale : cette dernière s’impose avec une centaine de mètre d’avance. Imparable.

Mains tendues
La suite a relevé du même enchaînement et d’une succession de mains tendues. De Ken et Norah Tyrrell jusqu’aux portes de la F1, d’abord : « Si Elf n’avait pas exigé la présence d’un pilote français chez Tyrrell, Ken m’aurait engagé aux côtés de Jackie Stewart ». De Roy Salvadori, vainqueur au Mans en 1959, qui lui a offert son premier volant en F1 sur l’une de ses Cooper, ensuite. Pour Jacky Ickx, tout à coup, la vie qui a débuté, comme il l’a confié à notre confrère Andrea Noviello, chez lui, à Monaco, lors des récents Sports Legends Awards : « Le paradoxe, en ce qui me concerne, est de ne jamais avoir fait ce que j’aurais voulu faire. Je n’ai jamais imaginé pratiquer la course moto ou auto. J’aurais voulu devenir jardinier ou gardien de parc. J’ai passé mon enfance dans un milieu très nature et j’ai toujours pensé que mon futur y serait rattaché. Comme quoi on n’a pas vraiment de contrôle sur son destin. Cette moto m’a permis de comprendre que je pouvais être bon dans un domaine. Ensuite, avoir la chance de grimper sur des podiums, d’être reconnu comme un bon et de pouvoir encore progresser représentait en quelque sorte la lumière au bout du tunnel pour moi. On en
revient alors à cette question de la main tendue. Cela m’est arrivé et cela peut s’appliquer à tous les domaines. Vous aussi, vous rencontrerez un jour quelqu’un sur votre route qui pourra changer votre destin. Une phrase, un livre, peuvent changer le destin d’une personne. » Au cancre qu’il était en classe, ses parents avaient dit : « Tu es libre, c’est ta vie », avant qu’ils ne restent à distance de sa carrière naissante, sur deux puis quatre roues. Une phrase qu’il a répétée et une attitude qu’il adoptée à l’endroit de sa fille Vanina lorsqu’elle a décidé de courir à son tour. Et un conseil qu’il dispense chaque fois qu’on l’interroge : « Je souhaite que tous les parents dont les enfants ont des rêves, qu’ils soient de course ou d’autre chose, soient capables de leur répondre « Tu es libre, c’est ta vie ». Ils pourront prendre leur envol et votre rôle sera alors d’être présent quand les choses iront mal. » Vanina l’a confirmé à Richard Mills par un adage de son père qu’elle répète aujourd’hui à ses enfants : « La vie est faite des choix que l’on fait. Vous ouvrez et fermez des portes et cela construit la personne que vous êtes et que vous serez ».

Un seul regret
Lors de notre second entretien avec le sextuple vainqueur du Mans, réalisé à Bruxelles pour le WEC, Jacky Ickx nous a surpris en évoquant ce côté presque mystique des choses. Il a alors déclaré que le seul regret de sa longue carrière était de ne pas avoir suffisamment remercié les gens croisés, les collaborateurs, les coéquipiers, les équipes, les fans et toutes celles et ceux qui lui ont permis de connaître la gloire et de survivre à tout cela. « Je devais avoir un ange gardien et il devait être très occupé avec moi ! Et si j’ai un regret, aujourd’hui, c’est bien celui de ne pas avoir suffisamment remercié et pris soin de toutes celles et de tous ceux qui m’ont accompagné et aidé au cours de ma carrière et de ma vie. On n’est rien tout seul. Et on ne parvient jamais au sommet seul ». Quand il évoque Le Mans, toujours avec modestie, il revient sur cette première victoire et cette arrivée de 1969 sans même faire référence à l’astuce qui a surpris Hans Herrmann. « Vous savez, si vous me demandez quel est mon meilleur souvenir du Mans, je vous répondrai 1977 et la victoire partagée avec Hurley Haywood et Jürgen Barth. Pour moi, gagner cette année-là, après avoir changé de voiture et après cette nuit passée au volant, est plus gratifiant encore qu’en 1969 ». En 1977, après le bris du moteur de sa Porsche, il avait rejoint l’équipage germano-américain et réalisé un véritable festival, sous la pluie, de nuit, ramenant la voiture du fond du classement jusqu’aux avant-postes, en vue de l’arrivée, Jürgen Barth achevant le travail. C’était la deuxième de ses six victoires, une série entamée il y a cinquante ans ce mois-ci.

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